En vous promenant sur les plages de Normandie ou de Bretagne, peut-être avez-vous observé ces amas de coquillages empilés les uns sur les autres . Ces mollusques appelés crépidules envahissent depuis quelques dizaines d’année les fonds marins européens. Entre Normandie et Bretagne on en recense d’importantes populations, notamment au large de la baie du Mont-Saint-Michel.
Le Débarquement de la crépidule
Originaire des côtes Atlantiques nord-américaines, la crépidule a en moins d’un siècle colonisé la côte Pacifique des Etats-Unis, le Japon, puis les côtes Européennes de la mer du Nord à la Méditerranée.
En Europe, à part quelques observations éparses au début du 19è siècle, la crépidule est observée en Grande-Bretagne dans les années 1870 en baie de Liverpool, puis s’est développée sur les côtes sud Anglaises, suite à l’introduction d’huîtres américaines de Virginie (Crassostrea virginica) en 1885, puis en Belgique et aux Pays-Bas.
En France, les premières populations importantes de crépidules sont observées en Bretagne dans les années 1930, notamment en rade de Brest, après importation de naissain d’huîtres en provenance de Grande-Bretagne.
Libération et colonisation
Juin 1944 : alors que les troupes alliées s’apprêtent à libérer l’Europe, chewing-gum, Coca-Cola et…Crepidula fornicata s’apprêtent à envahir notre continent.
Fixées sur les caissons « Phœnix » du port artificiel d’Arromanches fabriqués dans la Tamise, dans les ballasts ou sur les coques des Liberty ships, les crépidules trouvent des conditions favorables à leur survie dans les secteurs abrités des courants.

Le développement de l’ostréiculture et le déplacement de naissain d’huîtres d’une baie à l’autre ont accéléré la dissémination des crépidules sur le littoral.
Au début des années 1970, l’introduction d’huîtres du Japon (Crassostrea gigas) a contribué à l’expansion des populations de crépidules.
Jusqu’au début des années 1970 l’espèce se localise principalement dans les secteurs abrités des ports bretons et normands : rade de Brest, de Cherbourg, Manche Est principalement.
Selon des études menées par l’IFREMER, il semblerait que la dissémination des crépidules soit liée en grande partie à la pêche par dragage. Dans les secteurs de pêche de coquillages (Coquille Saint-Jacques par exemple), les dragues disséminent les crépidules qui colonisent alors de nouvelles zones.
L’explosion des effectifs des populations de crépidules s’est surtout fait sentir depuis les années 1980.
La crépidule, une espèce invasive
La crépidule par sa vitesse de prolifération et en l’absence de prédation entre en concurrence pour l’espace et la nourriture avec d’autres espèces. Les densités de population importantes modifient les écosystèmes.
Deux campagnes en 1995-1996 puis 2003-2004 (IFREMER) ont estimé les populations de crépidules en baie du Mont Saint-Michel, respectivement à 100 000 , puis 150 000 tonnes…soit une augmentation de 50% en seulement 8 ans !
Cette prolifération de crépidules pose en outre des problèmes pour l’économie de la pêche professionnelle (bulot, coquille Saint-Jacques), engendrant des coûts supplémentaires pour nettoyer ces importuns fixés sur leur coquille.
Alors, peut-on s’en débarrasser ? A priori non, cela reste extrêmement difficile. On peut tenter au mieux d’en limiter la prolifération. Il faut maintenant considérer Crepidula fornicata comme une espèce, invasive certes, mais faisant partie de nos écosystèmes côtiers sous-marins .
La récolte a été testée par tout type de moyens : du nettoyage manuel des coquilles, pratique encore en usage sur les navires coquillers. En baie de Saint-Brieuc un appareil procédant par aspiration des coquilles a été testé dans les années 1990 . A une époque on rejetait les crépidules en mer, en espérant vainement qu’elles ne reviennent pas trop vite sur les parcs ostréicoles ou zones de dragage. Aujourd’hui cette pratique est interdite.
Mais quel est donc cet animal étrange?
Crepidula fornicata, une bête de sexe ?
Pas facile de vivre quand on a inscrit sur son passeport international le nom de Crepidula fornicata !
Un peu d’étymologie pour éviter tout quiproquo:
Crepidula (petite sandale en latin) rappelle la forme épaisse des semelles de certaines cothurnes, sandales de l’Antiquité.
Le second terme a une double signification : « fornix » en latin signifie, comme chacun s’en doute…un arc, une arcade.
Le mot évoque donc la forme voûtée de la coquille, mais aussi les arcades des bas quartiers de la Rome antique… sous lesquelles se pratiquait, à ce qu’on dit, le plus vieux métier du monde.
L’animal peut vivre isolé ou fixé en association de coquillages empilés les uns sur les autres…d’où ce nom équivoque à double sens de Crepidula fornicata , présent déjà dans la taxonomie de Carl Von Linné au milieu du XVIIIè siècle.
La crépidule, mollusque gastéropode, est une espèce hermaphrodite protandre. Dit plus simplement, elle est d’abord mâle, après une période immature au début de sa vie, puis se transforme en femelle, certains individus restant mâles toute leur vie, c’est moins drôle !
Les jeunes mâles se fixent sur des individus plus gros qu’eux, mâle ou femelle.
Au sein d’un même empilement les mâles sont au sommet, les femelles, plus grosses, à la base. Lorsqu’un mâle se fixe sur un empilement de plusieurs crépidules, il libère des hormones qui accélèrent la vitesse de croissance des mâles situés en dessous avec pour conséquence leur transformation en femelles.
Un gastéropode filtreur
La crépidule s’alimente en filtrant l’eau de mer, en récupérant ainsi plancton et débris en suspension dans l’eau. C’est un cas rare chez les mollusques gastéropodes, plutôt brouteurs ou prédateurs, contrairement aux mollusques bivalves (moules, huîtres, coque, palourde…) qui eux sont tous filtreurs.

Des études ont montré que les populations importantes de crépidules peuvent, en filtrant l’eau de mer, avoir un impact positifs sur la qualité de l’eau en diminuant la proportion de certaines espèces de micro-algues toxiques.
Par contre , les crépidules modifient la structure des fonds marins en favorisant par leurs déjections et leur mucus le dépôt de sédiments argileux. Le substrat modifié et les densités importantes de crépidules ont ainsi un impact sur la biodiversité.
Manger la crépidule ?
Différentes pistes ont été envisagées pour limiter la prolifération des crépidules :
Amendement calcaire par broyage des coquilles. Elle est aujourd’hui envisagée comme alternative au maërl, une algue calcaire surexploitée.
Pour les amateurs de découvertes gastronomiques originales, sachez que la crépidule est comestible.
Le secret pour la cuisiner ? Une cuisson très rapide au beurre (quelques secondes), ou pochée dans un bouillon aromatisé.
Le plus long, c’est d’extraire les animaux de leur leurs coquilles et de ne garder que la partie musculeuse (le « pied »)…tout ça pour l’équivalent du volume d’une pièce de monnaie par individu.
On comprend qu’à grande échelle le procédé ne soit pas très rentable !
Mais si vous avez le courage, vous pouvez vous lancer dans l’expérience et nous faire part de vos meilleures recettes culinaires.
Dans la baie du Mont-Saint-Michel une entreprise de Cancale a essayé il y a quelques années de se lancer à la conquête de ce marché, après avoir breveté une technique de décoquillage à froid, mais le »berlingot de mer » n’a pas eu le succès escompté.
Pour l’anecdote, on a même tenté de la commercialiser…aux Etats Unis !
